TikTok comme premier journal, ChatGPT comme moteur de recherche, l’IA comme confidente : la manière dont les jeunes — et les adultes — s’informent a basculé en quelques années. Dans un épisode de Soluble(s), Lise Pressac, journaliste à France 2 (Télématin), enseignante en école de journalisme et intervenante en éducation aux médias, co-autrice avec Lina Fourneau de Stop aux fake news (éd. Magenta), partage la méthode concrète qu’elle transmet aux jeunes pour distinguer un fait d’une rumeur et reprendre la main sur l’information.
L’essentiel
Ce qu’il faut retenir
Le constat, les repères clés et les ressources utiles de l’épisode.
Ce qu’il faut retenir
Le constat, les repères clés et les ressources utiles de l’épisode.À l’ère de TikTok et de l’IA générative, une journaliste partage la méthode concrète qu’elle transmet aux jeunes pour vérifier une information et distinguer un fait d’une rumeur.
Ce qu’on sait
- 81 % des adolescents déclarent ne plus savoir à qui faire confiance pour s’informer, et 70 % s’informent via TikTok (étude e-Enfance/3018, janvier 2026).
- 56 % des adolescents font confiance aux informations fournies par une IA, et 40 % ne remettent jamais en cause une réponse d’IA (e-Enfance/3018).
- Au moins 2 089 sites d’informations non fiables sont actuellement générés par l’IA dans 16 langues (rapport NewsGuard 2025).
Ce qu’on peut faire
- Apprendre et transmettre les indices de vérification d’une information : croiser les sources, vérifier la date, identifier l’auteur, utiliser la recherche d’image inversée.
- Soutenir l’éducation aux médias et à l’information (EMI) dans les classes, via le CLEMI ou les associations qui interviennent auprès des jeunes (Transonore, Lumières sur l’info).
- Pour les journalistes : consacrer au moins une journée par an à des ateliers d’éducation aux médias auprès du public.
Passages clés
- 05:08 — L’EMI dans les programmes : ce qui marche, ce qui dépend des enseignants.
- 12:52 — ChatGPT comme moteur de recherche et confident des élèves.
- 21:31 — La méthode de l’incendie : comment vérifier une information en pratique.
- 26:16 — Théorie de Brandolini : l’asymétrie entre produire et démentir une fake news.
- 33:45 — Boulogne-sur-Mer : ce que le déplacement d’un journaliste change.
Aller plus loin
Le point fort de cette approche : des outils simples, reproductibles par tout citoyen, qui s’activent en quelques secondes — avant de partager.
Une défiance massive, plus marquée encore chez les jeunes
Selon le 39e Baromètre La Croix–Verian–La Poste publié le 15 janvier 2026, 61 % des Français se déclarent défiants à l’égard des médias et 66 % n’ont jamais échangé avec un journaliste de leur vie. Mais c’est chez les jeunes que la rupture est la plus nette. L’étude e-Enfance/3018 sur les adolescents, publiée en mars 2026 et réalisée auprès de 1 049 adolescents de 11 à 18 ans, mesure que 81 % d’entre eux ne savent plus à qui faire confiance pour s’informer, 55 % estiment qu’il devient difficile de distinguer le vrai du faux, et 53 % disent que la désinformation réduit leur envie de s’informer.
« Pour moi, c’est une question de citoyenneté », explique Lise Pressac. « Si on n’est pas d’accord sur les faits, on ne pourra pas avoir un débat serein et démocratique. »
État des lieux — 2026
L’information en 2026 : comment les Français — et leurs enfants — s’informent
des adolescents ne savent plus à qui faire confiance pour s’informer.
des adolescents s’informent via TikTok.
des adolescents font confiance aux informations fournies par une IA.
des Français se déclarent défiants envers les médias.
des Français n’ont jamais échangé avec un journaliste.
sites d’information non fiables générés par l’IA, recensés dans 16 langues.
Sources : Étude e-Enfance/3018 sur 1 049 adolescents de 11-18 ans (janvier 2026) ; 39e Baromètre La Croix–Verian–La Poste sur 1 500 personnes (janvier 2026) ; rapport NewsGuard (2025). Article complet : csoluble.media — Soluble(s), le podcast de journalisme de solutions.
TikTok, HugoDécrypte, ChatGPT : le nouveau triangle de l’info
70 % des adolescents s’informent désormais sur TikTok, dont 55 % des 11-13 ans (e-Enfance/3018). La radio a quasiment disparu de leur quotidien, sauf en voiture avec les parents. Une figure tient son rang : HugoDécrypte, suivi par 22 % des moins de 35 ans en France, à égalité avec TF1 comme marque de référence (Reuters Institute 2025). « 90 % d’une classe connaît HugoDécrypte », observe Lise Pressac en atelier. « Si jamais c’est leur seule source d’information, c’est déjà pas mal. » Hugo Travers, fondateur du média, a été auditionné par la commission Culture du Sénat en avril 2026 — signe que le pouvoir médiatique des créateurs de contenus est désormais reconnu comme un sujet institutionnel.
L’IA générative bouleverse encore l’équation. 41 % des Français utilisent l’IA pour s’informer, dont 13 % chaque jour (Baromètre La Croix 2026). 56 % des ados font confiance aux réponses de l’IA et 40 % ne les remettent jamais en cause (e-Enfance/3018). 48 % des 18-24 ans s’en servent pour résumer des articles jugés trop complexes (Reuters Institute Digital News Report 2025).
Plus inattendu : lors de son dernier atelier d’éducation aux médias dans un collège de Seine-Saint-Denis, Lise Pressac a entendu plusieurs élèves lui dire que l’IA était devenue leur confidente. « Au moins elles, elles se taisent. Pas comme la meilleure copine qui répète vos histoires. Elle, elle vous écoute. C’est pas comme maman qui n’a pas le temps de vous écouter », lui ont expliqué trois adolescentes dans une même classe. « Elle me connait hyper bien », ont-elles ajouté — sans réaliser qu’elles livraient en même temps une masse considérable de données personnelles. Un basculement nouveau, jamais entendu jusqu’ici en atelier, qui interroge la santé mentale d’une génération.
Pourquoi le cerveau des jeunes est plus vulnérable
Cette vulnérabilité a une explication neurologique, documentée dans le livre. Le cerveau n’est pas complètement constitué jusqu’à trente ans. Les fausses informations jouent précisément sur ce levier : « Elles jouent sur nos émotions davantage que sur notre raison. C’est pour ça qu’elles se propagent plus rapidement », rappelle Lise Pressac. Colère, joie, tristesse, indignation : dès qu’un contenu provoque un sentiment fort, le réflexe de vérification s’efface au profit du partage. « Prendre le temps, ce n’est même pas quinze minutes, c’est juste entre deux secondes et quinze secondes supplémentaires. »
Le journaliste Thomas Huchon, cité dans le livre, complète : « On ne croit pas tous aux fake news, mais on est tous capables de croire à une fake news. » Le mécanisme touche aussi les adultes : on adhère plus facilement à une information qui va dans le sens de ce qu’on croit déjà. Lise Pressac reprend la métaphore qu’il propose : « On ne se balade pas de la même façon dans la forêt si on sait qu’il y a des ours. » Savoir qu’il y a des fake news partout change la promenade.
La méthode des sources, ce qu’elle transmet aux jeunes
Face à l’IA comme à TikTok, Lise Pressac transmet aux jeunes une règle qu’elle résume en un mot : source. « Il faut plusieurs sources concordantes avant de sortir une information. C’est la même chose pour avant de croire à une information ou la juger fiable. » C’est la règle de base qu’elle martèle en atelier — celle qu’elle veut voir devenir réflexe.
Le livre Stop aux fake news condense dix indices simples qu’elle enseigne en classe et qu’on peut tous adopter au quotidien. La méthode tient à une question posée en atelier : « Si je vous dis qu’il y a un incendie en face de votre collège, comment vous vérifiez ? » Appeler les pompiers, la principale, chercher des traces sur internet. « On peut tous être acteur de cette information. »
Hollywood, six doigts et webcams : déjouer les images
Lors des incendies à Los Angeles, une image présentait les lettres « HOLLYWOOD » en feu. « Il suffit de regarder deux secondes : il y a trois L à Hollywood sur la colline orça ne prend pas trois L. » Et il existait une webcam qui filmait les lettres en continu — n’importe qui pouvait vérifier en quelques clics.
Sur les contenus générés par IA, Lise Pressac conseille de scruter les détails — six doigts, sept doigts, émotions étranges. Mais l’œil expert a une date de péremption : « On a de la chance pour pas très longtemps encore. » Le plus inquiétant à ses yeux n’est plus l’image, mais la voix : « On peut faire à peu près dire ce qu’on veut à n’importe qui. » En 2025, NewsGuard recensait déjà au moins 2 089 sites d’informations non fiables générés par IA dans 16 langues.
Méthode — Vérifier l’info
Les 10 indices pour vérifier une information
La méthode transmise en atelier par Lise Pressac.
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1
Se méfier des titres racoleurs ou qui donnent un avis.
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2
Vérifier qui parle (média, expert, anonyme ?).
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3
Lire les commentaires — des internautes ont parfois déjà enquêté.
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4
Regarder la date de publication.
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5
Questionner le sérieux de la publication (ironie, humour ?).
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6
Se demander si l’information est biaisée.
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7
Croiser les sources.
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8
Interroger les experts sur le sujet.
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9
Vérifier les images avec Google Reverse Image.
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10
Signaler les contenus suspects.
On peut tous être acteur de cette information. — Lise Pressac
Source : extrait de Stop aux fake news, Lise Pressac & Lina Fourneau, éd. Magenta, 2026. csoluble.media — Soluble(s), le podcast de journalisme de solutions.
Théorie de Brandolini et boucles WhatsApp
« Il est plus rapide de créer une fausse information que de la vérifier et la démonter », résume la théorie de Brandolini, citée dans le livre. Autrement dit : l’énergie nécessaire pour démentir une fake news est sans commune mesure avec celle qu’il faut pour la produire — un déséquilibre structurel qui joue en faveur du faux. Une fausse information rapporte aussi : clics, vues, publicité. Repartager une vidéo amusante mais fausse, c’est nourrir cette mécanique économique.
D’où une seconde règle de vigilance, qui ne porte plus sur l’information mais sur soi-même. « La première personne dont il faut se méfier, c’est nous », prévient Lise Pressac — face à « la rumeur, ce qui nous fait sur-réagir, nous lever ou nous mettre en colère ». La cible n’est pas la source : ce sont nos propres émotions, nos propres biais, qui nous poussent à partager trop vite. Curieusement, ce sont moins les adolescents qui repartagent — « ils sont très observateurs » — que les générations plus âgées, sur les boucles WhatsApp familiales.
L’EMI à l’école : ce qui marche, ce qui dépend de l’engagement individuel
L’éducation aux médias et à l’information (EMI) est officiellement inscrite dans les programmes scolaires. Son opérateur national est le CLEMI (Centre pour l’éducation aux médias et à l’information), rattaché au Réseau Canopé du ministère de l’Éducation nationale. Le CLEMI forme les enseignants, produit des ressources pédagogiques et organise chaque année la Semaine de la presse et des médias dans l’École, qui mobilise plus de 220 000 enseignants. Dans les classes, sa mise en œuvre dépend toutefois largement de l’engagement individuel des professeurs documentalistes, de français ou d’histoire-géographie, qui acceptent de céder une heure ou plus de leur enseignement à un intervenant extérieur.
C’est là qu’interviennent les associations spécialisées. Transonore, dans laquelle Lise Pressac s’investit, propose des résidences longues dans les collèges de Seine-Saint-Denis : un journaliste vient régulièrement entre octobre et avril dans un même établissement et anime un projet de podcast avec les élèves. « Au-delà de l’éducation aux médias et à l’info, on brasse plein de choses : on leur fait prendre la parole, on leur fait prendre un micro. Ça engage aussi la confiance en soi, le fait de parler face à un public, de s’affirmer devant les autres. » Les enseignants observent des élèves d’habitude effacés qui révèlent des intuitions journalistiques précises, valorisées dans le cadre de l’atelier. Les résidences Agora sont financées par le département de Seine-Saint-Denis.
Aller-vers le public : le pari de Lumières sur l’info
L’autre levier que Lise Pressac active concerne les publics éloignés des médias, qui n’ont pas choisi de croiser un journaliste. Au sein de l’association Lumières sur l’info (réseau fondé fin 2016 après les attentats, présidé par Damien Fleurot, déjà invité de Soluble(s) en décembre 2024), elle va à la rencontre des Français « hors les murs scolaires » — sur les ports, les plages, les marchés.
À Marseille, elle a tenu une discussion de quarante minutes sur le port avec un sympathisant du professeur Didier Raoult, défenseur de l’hydroxychloroquine comme traitement anti-Covid, hypothèse largement contestée par la communauté scientifique. « Je savais très bien que je n’allais pas du tout changer ses convictions. Mais le simple fait d’avoir pris le temps d’échanger, de se dire ok, on peut parler, c’est hyper important. »
À Boulogne-sur-Mer — « une heure et demie de TER, c’est rien du tout, c’est une autre France » — un atelier l’a marquée : « On comprend parfois qu’on ne va pas sortir un PowerPoint et faire de l’éducation aux médias. On va juste discuter. » Sur une plage, une mère lui a dit « ça existe en vrai » en lui touchant le bras. 66 % des Français n’ont jamais parlé avec un journaliste — la statistique se traduit là, en geste.
Une suggestion à la profession : une journée par an
De cette expérience de terrain, Lise Pressac tire une suggestion adressée à ses pairs. « Je ne dis pas qu’on devrait tous s’engager autant que je le fais moi par exemple, mais on devrait tous s’y consacrer. Je ne sais pas, un jour, dans une année, parce que c’est très important. » Une journée par an, par chaque journaliste, consacrée à l’éducation aux médias — une mesure simple, démultipliable, à coût marginal pour les rédactions. À l’échelle des 34 784 cartes de presse délivrées par la CCIJP en 2025, c’est une force de frappe considérable au service d’un fossé démocratique à combler.
Un métier ordinaire, accessible
« Le métier de journaliste est un métier tout à fait ordinaire et il n’y a pas que les grandes stars de la télévision qui sont des journalistes », écrit Lise Pressac. Reconnaître ses erreurs, rester humble, accepter de ne pas être le premier à annoncer une nouvelle — « il n’y a aucune gloire à tirer d’être le premier à annoncer la mort de quelqu’un. » Et ouvrir le métier : à ceux qui aiment raconter, qui sont curieux, qui n’ont pas le réseau supposé indispensable. « S’ils ont la curiosité, ils peuvent aussi en faire un métier. »
Informer, s’informer, apprendre à s’informer. Trois verbes, trois solutions à activer dès aujourd’hui.
Écoutez.
Simon Icard (rédigé avec IA)
POUR ALLER PLUS LOIN

Lire : “Stop aux fake news” par Lina Fourneau et Lise Pressac
Editions Magenta, 19 €
>> https://magenta-editions.fr/sans-tabou/521-stop-aux-fake-news.html
Éducation aux médias et à l’information : les associations évoquées
- Transonore : https://transonore.fr/nos-ateliers/
- Lumières sur l’info : https://lumieres.info/
Et aussi le site officiel du CLEMI – Centre de Liaison de l’Enseignement et des Médias d’Information
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« Par derrière » : Le podcast de Lise Pressac – Sur toutes les plateformes
https://podcasts.apple.com/fr/podcast/par-derri%C3%A8re/id1469919642
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TIMESCODES
00:00 — Introduction et présentation de Lise Pressac
02:00 — D’où vient la conviction de l’éducation aux médias
04:30 — Une question de citoyenneté, fait vs opinion
05:08 — L’EMI dans les programmes : ce qui marche vraiment
05:54 — HugoDécrypte connu de 90 % d’une classe
08:30 — Le cerveau pas constitué jusqu’à 30 ans, émotions vs raison
12:00 — Hugo Travers, ChatGPT et l’IA pour s’informer
14:14 — L’IA confidente des élèves : témoignages d’atelier
16:53 — Deepfakes : Thomas Huchon, les détails à scruter
17:30 — La voix, ce qui inquiète vraiment
21:31 — La méthode de l’incendie en face du collège
22:32 — L’exemple Hollywood : trois L et une webcam
26:16 — Théorie de Brandolini : l’asymétrie production / démenti
27:30 — Boucles WhatsApp et émotions
29:10 — Transonore : résidences longues dans les collèges du 93
31:48 — Un métier tout à fait ordinaire
32:08 — Lumières sur l’info : aller-vers les publics éloignés
32:19 — Marseille, le port, le sympathisant du professeur Raoult
33:32 — Une journée par an consacrée à l’éducation aux médias
33:45 — Boulogne-sur-Mer, l’autre France à 1h30 de TER
34:46 — Conclusion




